Passages élémentaires Clare Poolman

Texte réalisé par Marie Gayet, critique d'art , dans le cadre du dispositif Hiver du Printemps de l'École des Beaux-Arts de Marseille. 

Qu'ils soient au centre ou à la périphérie, l'espace, le dessin et le langage se déploient dans le travail de Clare Poolman : l'espace en ce qu'il est un lieu à expérimenter, un matériau de création ; le dessin, qui prend tout autant des formes de tracés abstraits que des écritures. Quant au langage, son approche en est volontairement subjective, ce qui lui permet de l'appréhender dans toute sa dimension malléable et plastique, à la fois signe, code, texte, voix et langue. Sans doute, son usage de plusieurs langues - d'origine anglo-écossaise, en France depuis quelques années, Clare parle parfaitement le français -, n'est pas complètement étranger aux modes opératoires qu'elle met en œuvre. Entre réflexion, tâtonnement, précision - ce qui n'a rien d'antinomique -, jeu et micro-actions, sa pratique protéiforme repose sur de subtils changements de perception et s'intéresse plus à la relation entre les choses que les choses elles-mêmes et à la façon dont on les regarde.   

« Arriver dans l'espace et en faire son chez soi.1 » Si la première rencontre avec l'artiste, diplômée de l'École des Beaux-Arts de Marseille est dans un atelier partagé qu'elle occupe pour quelques semaines à la Friche de la Belle de Mai, encombré de ses objets « humbles » (stock de feuilles, cartons, choses de peu, récupérées...), la seconde se déroule sur le site de l'École où l'artiste a suivi ses études. En découvrant le lieu, on mesure en quoi cet espace a pu être inspirant dans le développement de sa pratique. Tout dans le bâtiment de René Egger invite au passage, laisse voir les vides, ouvre sur des perspectives, fait entrer la lumière, semble écrire une partition entre les volumes et les lignes. Pour son diplôme, certains dispositifs de ses pièces se sont fondus dans les composantes de cette architecture à la fois dynamique et formelle. Avec malice, lorsqu'elle a déplacé la plaque officielle du nom de l'architecte sur un préfabriqué installé dans le parc, ou reproduit la grille des « printer's colour blocks » sur la surface de différents bâtiments et autres contenants - « comme s'ils étaient de grands emballages ». Plus structurellement, elle s'est servie d'une salle d'un bâtiment comme d'une camera obscura pour l'installation Ramener ici de la lumière de là-bas, tout en brouillant habilement le dispositif afin de donner l'illusion d'une unité de temps et d'espace, alors qu'ils étaient séparés et discontinus. D'une façon différente, la pièce Placeholders joue elle aussi sur une modification de l'espace, en proposant une ligne de terre meuble sur un chemin, faite à partir de la terre retournée à l'endroit même où elle a été creusée. Même terre, même lieu et pourtant l'espace est devenu différent. Il ne faut pas voir dans ces interventions/distorsions une intention de tromper le regard, mais bien une réelle disponibilité de l'esprit à explorer les formes dans leur réalité et à manipuler la plasticité des signes, envers lesquels elle peut avouer avoir une certaine méfiance. Georges Perec dans Espèces d'espaces2 parlait de cette même intuition : « Le problème n'est pas d'inventer l'espace, encore moins de le ré-inventer (...) mais de l'interroger, ou plus simplement encore de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d'anesthésie ». L'espace, comme le langage, « n'est pas transparent3 ». Il s'agit pour elle d'aller chercher dans le réel, mais comme par le revers, en « trouvant une porte dérobée » ou en passant en douce, précisément. D'où un léger dérangement des choses perceptible, à peine repérable parfois. Clare montre mais ne démontre jamais. Elle ne cherche pas les effets, n'est jamais dans une posture de surplomb, se place « au plus près des choses qui émergent ». Son vocabulaire fait souvent allusion à des choses pratiques, « préparer le terrain », « donner du mou », « c'est plus maniable ». En anglais, elle dit « loose », qui se traduit par « mal enfoncé, desserré, lâche, ample » et donne une idée de ce jeu de la négociation à laquelle elle soumet la rigueur conceptuelle de sa démarche. Chacune de ses œuvres, qu'elles soient « poèmes-sculptures », « bâtiments-emballages », « éditions-espaces », « mots-dessins », « vides vidés... » est une expérience de la pensée. En cela, l'édition Rien ne se crée tient lieu de manifeste. Excepté une préface en forme de poème et le sommaire, seuls sont visibles au fil des pages des chiffres disséminés, dont les renvois amènent à un ensemble de notes à la fin de l'ouvrage. Et pas des moindres  ! Une large pensée du contemporain se lit ainsi à travers des citations sur des « incontournables » de l'art contemporain, mais aussi sur d'autres arts (cinéma, poésie, chanson...) et les sciences humaines. Au carrefour de toutes ces références et énoncés de genres différents, Clare Poolman, cette fois, démontre qu'elle sait d'où elle vient. Sa pratique, bien plus complexe qu'elle n'en a l'air et traversée d'un esprit joyeusement émancipateur, effectue « des modestes branchements », ouvre « quelques passages obstrués4 ». La suivre sur ces chemins élémentaires, c'est entrer dans un espace relationnel du processus créatif, avec la possibilité d'être sollicités pour agir à notre tour. « Qu'est-ce que ça produit dans l'autre ? ». On entrevoit à travers la question posée l'hypothèse d'une nouvelle dialectique de la création, dont un des concepts serait, dans un jeu de renversement5, un état transitoire, qui va de la forme à l'attitude. 

Les phrases et les mots en italique et entre guillemets sont extraits des entretiens avec Clare Poolman. 

2 Espèces d'espaces Georges Perec, Coll : La librairie du XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2022  

Language is not transparent, Mel Bochner  impression au tampon, 1997

Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du réel, 1998. p.8

5 Allusion à l'exposition Quand les attitudes deviennent forme (en anglais, When attitudes become form : live in your head), curateur : Harald Szeeman, 1969, Kunsthalle de Berne, et présente comme 1ère note dans l'édition Rien ne se crée 

"Hiver du Printemps - Le Texte" : Découvrez les textes des critiques d'art sur les œuvres des diplômé·es lauréat·es  

Dans le cadre de ses actions de soutien à la professionnalisation, les Beaux-Arts de Marseille ont lancé en juillet dernier l'appel à projets « Hiver du Printemps - Le Texte » permettant à ses jeunes diplômé·e·s de développer une collaboration avec un critique d'art de la scène française.  

Les lauréat·es de cet appel ont été :  

Ces collaborations et échanges ont donné lieu à des textes critiques sur leur pratique artistique et leurs œuvres, en les mettant en perspective avec certains enjeux de la création contemporaine et en les faisant retentir avec les recherches d'écrivain·es, d'artistes et de théoricien·nes. Bonne lecture ! 

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